The Hobbit - An Unexpected Journey - Affiche Bilbo

Il est très attendu… Nous avons vu Le Hobbit, Un Voyage Inattendu, la première partie de l’adaptation en 3 épisodes du roman Bilbo Le Hobbit. Comparaison inévitable : est-il à la hauteur du Seigneur des Anneaux ? Est-il le film qu’on attendait ?

En préambule, je tiens à préciser que dans cette critique je ne pourrai examiner le film tel qu’il a été tourné, c’est-à-dire en 48 images/seconde, puisqu’il nous a été présenté hier matin la version en 24 images/seconde.

Le Hobbit, c’est le film qu’on voulait surtout ne pas voir se planter. Il faut dire que l’attente et l’appréhension étaient à la hauteur du souvenir impérissable laissé il y a tout juste neuf ans par la dernière mouture de l’un des accomplissements majeurs du cinéma, j’ai nommé Le Seigneur des Anneaux. Face à un marketing assourdissant et les craintes de voir une version édulcorée et enfantine de la mythologie de Tolkien, Peter Jackson devait réussir le tour de force de reconquérir une nouvelle fois son public, de lui faire adhérer à nouveau à son amour de l’œuvre, de ses personnages, de sa portée morale. Grandiose, sublime, touchant, féérique, le début de l’aventure proposée par le talentueux réalisateur néo-zélandais va faire taire tous les pessimismes.

 

Le Hobbit - Martin Freeman Bilbo Sacquet

 

Pour Le Hobbit, la comparaison avec Le Seigneur des Anneaux semble inévitable, mais pourtant, comme je tâcherai de le démontrer ici, elle a également ses limites. Car les deux films n’utilisent pas le même langage, ni ne poursuivent les mêmes objectifs. Au regard de ce Hobbit version cinéma, il est évident que Jackson souhaite opérer sur le registre du conte, du merveilleux. La mise en abîme suggérée au début du film par un Bilbo écrivant ses aventures et ses mémoires nous fait basculer dans un type de narration très livresque, plus accentuée encore vis-à-vis de la première trilogie. Si essentiellement Le Seigneur des Anneaux empruntait des codes similaires, le déroulé du récit ainsi que son message appartenaient davantage au monde romanesque. Dans La Communauté de l’Anneau, et à plus forte raison dans Les Deux Tours et Le Retour du Roi, l’histoire est monolithique, tendue autour d’une affaire de quête, dans une ambiance apocalyptique et relativement manichéenne, mettant en scène des héros romanesques archétypaux. Le Hobbit lui relève plus de l’anecdote, de la chronique, mettant donc une distance temporelle avec un présent suggéré, (ça pourrait s’appeler « il était une fois… »). C’est le principe du conte, qui met également en exergue un sens moral et un sens de la morale qui accompagnent l’histoire jusqu’à devenir son leitmotiv. La frontière est effectivement fine entre les deux genres, surtout lorsqu’il s’agit de cinéma, mais il est important de la comprendre pour ne pas prêter au Hobbit des intentions qu’il n’a pas, ou lui faire des reproches qui n’ont pas lieu d’être.

The Hobbit - Photo Promo Septembre 10

 

Car justement, dans Le Hobbit, le réalisateur fait tout pour nous rappeler que son film ne soit pas tout à fait qu’un prequel commercial plein de remâché du Seigneur des Anneaux. Cela commence évidemment visuellement. Pour rendre plus crédibles et plus transcendants les aspects tragiques de l’épopée autour de l’Anneau, Jackson avait choisi pour sa première trilogie une photographie plutôt sombre et grise. Celle du Hobbit dénote complètement, par son esthétique hyper colorée, l’intention de nous faire basculer dans un monde différent, qui laisse davantage de place à la féérie, et un peu moins à l’obscurité. Il en va de même pour les effets numériques, qui prennent une place prépondérante et plus forte que dans Le Seigneur des Anneaux où la performance capture avait été limitée au seul personnage de Gollum. Ces ajouts numériques, qui sont aussi le fruit de dix années d’avancées technologiques, apportent au Hobbit depuis la barbe des nains jusqu’aux décors sublimissimes et foisonnants de la cité souterraine des gobelins, une touche supplémentaire de rêverie et de magie. Les analogies entre le travail présent de Jackson et celui d’un Zemeckis sur Beowulf ne sont d’ailleurs pas à écarter, même si l’on connait les influences mutuelles qu’on peut leur prêter, et remontent à la surface du film de façon éclatante. Les expressions des personnages sont ainsi poussées à leur paroxysme, les méchants comme les gentils, comme l’illustre à merveille une longue séquence –essentielle pour la suite de la trilogie- entre Bilbo et Gollum, où ce dernier toujours incarné par l’excellent Andy Serkis, offre un visage plus lumineux, démonstratif et émouvant. Le perfectionnisme visuel du Hobbit est saisissant, même si l’on peut regretter le traitement hétérogène du visage des nains.

 

Les manifestations de ce registre du conte ne s’arrêtent à la photographie. Elles s’expriment encore plus clairement dans des décors qui par leur richesse, leur multitude de tons, leur foisonnement approchent un style très baroque. D’aucuns les jugeront excessifs et de mauvais goûts, surtout les adeptes invétérés du minimalisme au cinéma, mais il est indéniable qu’ils servent le conte à merveille, s’immisçant dans chaque plan pour offrir au spectateur une immersion toujours plus complète. Le bestiaire joue un rôle plus important que dans Le Seigneur des Anneaux, et nous amène dans un univers plus ludique, plus loufoque, et parfois aussi plus effrayant. Des lapins de traineaux, des hérissons mignons tout plein, des géants de pierre ou encore des gobelins gluants, Peter Jackson nous montre qu’il ne vient pas de n’importe quel genre de cinéma et que son amour pour la bestiole est intact. Ces personnages viennent jouer, chacun dans leur registre, la partition du film selon le ton du moment.

The Hobbit - Photo Promo Septembre 03

 

Pour clore le volet technique et visuel, un mot sur la 3D : pas totalement convaincante. Sans être gênante, elle n’offre pas une immersion sensationnelle qui serait pourtant bénéfique dans ce genre de film.

Passons maintenant à l’histoire, sans bien sûr ne rien dévoiler du film. Bien entendu, la parenté avec La Communauté de l’Anneau peut et va être fait dans les critiques qui vont envahir le web dans les jours qui viennent. Et les rabat-joie ne manqueront pas de sauter sur l’occasion pour critiquer la démarche de Jackson. Il est vrai que l’idée d’un groupe partant à l’aventure en Terre du Milieu, que le héros Hobbit dont tout le monde doute mais qui va en épater plus d’un, que les passages dans les souterrains et à Fondcombe ne sont pas sans rappeler  La Communauté de l’Anneau, mais il est aussi de vrai de rappeler que Jackson se fonde sur un même univers littéraire cohérent composé de plusieurs œuvres, dont certaines se situent dans une même chronologie. Il est un peu navrant de devoir le rappeler ici.

Ceci dit, dans sa structure Le Hobbit fonctionne bien plus au jeu de l’anecdote et du souvenir que Le Seigneur des Anneaux. Et à ce titre, la scène des trolls qui fait écho au récit de Bilbo aux enfants dans La Communauté est un exemple de féérie où le burlesque prend le dessus sur le tragique, et où les héros ordinaires sauvent par leur malice les guerriers les plus endurcis. Comme fable, La Fontaine n’aurait pas mieux fait. C’est comme cela que se regarde et se comprend Le Hobbit. Par le biais de ces petits chapitres qui composent une œuvre ordonnée, on entend mettre en relief les valeurs qui fondent les petites communautés, telle que la confiance, la débrouillardise, le courage… Au jeu des morales, on se laisse embarquer sans problème parce que Jackson nous y emmène sans lourdeurs, sans scories et avec une bonne foi évidente. Thorin, le personnage-nain principal reprend le costume du personnage en quête d’un renouveau, d’un passé révolu, tout en s’éloignant par son caractère particulier, son orgueil et son entêtement de l’ombre d’Aragorn.

The Hobbit - Photo Promo Septembre 02

 

Mais, à côté, ça bastonne sévère, et on nous sert les morceaux (de choix) de bravoure qui viennent compléter notre plaisir déjà repu. L’épique, qui parfois laisse sa place au rêve, n’a pas totalement disparu et Jackson nous le rappelle dans son introduction et dans sa conclusion, et aussi par de nouvelles menaces et monstres qui vont fonder les ressorts de l’aventure de la trilogie à venir. On ne boude pas son plaisir de revoir Jackson s’éclater caméra à la main comme jamais depuis King Kong. Le réalisateur n’a rien perdu de sa maestria, offrant au spectateur des scènes d’action et de combats dignes de figurer auprès de celles du Seigneur des Anneaux. Jackson n’a pas son pareil pour filmer l’action de façon aussi belle et haletante, avec ce montage qui lui est propre et ses survols d’univers graphiques, de caves, de cités, de montagnes toujours plus sublimes.

En somme, Le Hobbit est une introduction grandiose et réussie d’une trilogie qui, dans son style qui lui sera propre, s’annonce aussi somptueuse que sa grande sœur. Le film baigne dans la bande son toujours aussi puissante et évocatrice d’Howard Shore. On ne peut qu’être transi devant ce film plein d’amour et de plaisir, d’amour de l’œuvre originale et de plaisir de tourner, qui nous transporte une nouvelle fois dans cette mythologie si belle, si dépaysante. Martin Freeman est un Biblo saisissant de justesse, touchant de par son caractère et son évolution, et l’ombre planante de Ian McKellen enveloppe le tout de justesse et de cohérence.

Robin Caillot