Chiens de Paille

Chiens de Paille - Mille Et Un Fantômes
Tout démarre en 1989, à Cannes. Au collège. Deux adolescents de 14 ans, Seb et Rod, futurs, Hal, le producteur et Sako, le MC. « A la base, on se s’appréciait pas trop. » Hal s’initie au hip hop via le tag et des cassettes de Radio Nova envoyé par un cousin parisien. Des cassettes que Sako veut absolument entendre.

Puis vient « Ciel Mon Mardi », enregistrée par Hal. Sako débarque chez lui pour la regarder. Première émission nationale à traiter du rap. Shurik’N qui prend le tabouret du cadreur pour jouer des percussions. Lionel D qui part en impro. Solaar reste muet, un musicologue qui fracasse le rap et Akhenaton qui lui répond : « Vous nous prenez peut-être pour des racailles, Monsieur, mais sachez que vous avez en face de vous des racailles intelligentes. » Les futurs Chiens de Paille écarquillent grand les yeux. Il y a là un truc qui les touche. Une amitié est entrain de naître.

Il y a aussi Rapline. Les deux copains font des arrêts sur image pour savoir avec quel matériel les rappeurs travaillent. Les mois passent, la culture hip hop des deux grandit, chaque jour un peu plus. A l’époque, Moda rappe « alors que je taguais sur la voie ferrée… ». Un morceau qui fait résonance chez les deux apprentis qui taguent tous les deux et qui se font serrer bêtement un soir. Comme dans le morceau de Moda. La force du vécu, le déclic de la comparaison : le duo décide d’écrire son premier rap, juste un délire, pour raconter sa propre histoire, ses propres déboires. Hal a une boîte à rythmes. Pense que ça suffit. Non. Sako s’improvise MC. Ils n’enregistrent rien. Juste pour le délire. Pendant un an, ils font des morceaux sans les enregistrer. Et la première fois qu’ils se décident à poser sur cassette, Sako est obligé de sortir de la pièce. Le fameux mur de la honte entre potes à franchir. Sako galère pour imposer à ses textes le rythme. Hal galère avec la notice de ses machines. Chacun aide l’autre. C’est difficile mais ça avance.

De 1989 à 1996, c’est l’époque de la chambre. Rien ne sort. Ni son, ni rien. On y travaille dur, on transpire avec générosité. On s’essaye, on se teste. Des allers-retours Cannes-Paris. Pour enregistrer dans un hypothétique studio, sans argent ni plan. Mais le duo ne veut pas d’un destin bâclé. Ses morceaux, ils ne les estiment pas assez bons. Carrément médiocres même. Plutôt le silence que le n’importe quoi. Le futur attendra. Tant que son présent bégaye. Sortir ses compositions n’est pas la priorité. Être fier de sa création, voilà la quête des deux amis. Beaucoup de timidité. Peur des critiques peut-être aussi. Trop tendre.

En 1993, première rencontre avec Akhenaton, improvisée, à l’incruste. Avec la phrase qui tombe en fin de journée, le genre de phrase qui indique la direction : « on sera amené à se revoir » lance Akhenaton à Hal et Sako. Le destin. Quelques mots qui poussent la motivation, qui permettent de tenir encore un bout de chemin. Sako s’improvise bagagiste. Hal passe à la plonge. Il faut bien survivre. 1997 : Festival de Cannes. Les deux locaux repère IAM qui se rend à une fête privée sur une plage et parviennent à se glisser parmi les invités Alors que les autres festoient, Sako discute avec Akhenaton toute la soirée. Le harcèle de questions. Techniques surtout : quelles enceintes, quels micros, quelles machines, etc.… Un rendez-vous est fixé en novembre. IAM repasse par Cannes pour un concert, lors de la tournée « L’Ecole Du Micro d’Argent ». Akhenaton propose d’écouter à ce moment-là les sons du duo. Huit jours avant le concert, Hal et Sako parviennent à récupérer la machine qui leur manquait pour pouvoir enregistrer.

La suite : un marathon jour et nuit, pour accoucher de quelques morceaux. D’un premier cv.

Le jour du concert, le 18 décembre 1997, à 8 heures du matin, trois titres sont là. Qui ne plaisent pas du tout au duo. Crispation. Doute. Presque abandon. Heureusement, un pote qui passe les bouscule. Réveil. « Ça serait dommage de ne pas aller au bout du truc après tous vos efforts… » Direction la salle. Aucune idée de comment approcher IAM. File d’attente. Embrouilles à l’entrée. Des fans font le forcing pour assister au show sans payer. Sako, déjà rentré, en profite pour récupérer le mini disc confisqué par la sécurité quelques minutes auparavant. IAM est sur scène. Bomb, DJ de 3ème Œil assure le merchandising. Sako lui explique son problème. Bomb n’hésite pas et lui récupère un pass backstage au dernier moment. Un seul pass. Hal reste sur le carreau. Rentre chez lui et attend. Déçu et plein d’espoir. Sako, lui, est dans les coulisses. Certainement les mains moites et une envie de partir en courant. Attente. Attente durant laquelle tout l’entourage d’IAM, interpellé par cet inconnu, va écouter le fameux minidisque avec les trois derniers morceaux. Akhenaton débarque enfin, salue Sako comme s’il l’avait quitté hier, vide la pièce, « passe moi le casque » et écoute un morceau. Pas de mouvement de tête. Pas un seul mot. Puis un deuxième morceau. Et un troisième. Il pose le casque. Rien. Silence. Il se lève. « Bouge pas, je reviens ». Avec un papier sur lequel figure son téléphone. « J’ai bien aimé ce que vous faites, venez dans un mois à Marseille chez moi. »

Un mois plus tard, rencontre phocéenne. Avec des nouveaux morceaux, dont un avec seulement un couplet, pas terminé. Chill l’écoute. Il l’apprécie. Au départ venus en n’osant rien espérer, Hal et Sako se retrouvent avec un morceau sur la bande originale de « Taxi ». « Maudits Soient Les Yeux Fermés ».Sept années de silence et puis la lumière. Pour le duo qui n’a même pas encore de nom de scène.

Dans la foulée, Chill leur propose de les signer en édition, l’une des premières signatures de la Cosca.

Quinze jours plus tard, en studio pour « Taxi ». Accélération du temps. Vertige. A trois semaines de la sortie du disque, Hal et Sako optent pour Chiens de Paille, après une conversation téléphonique animée à propos du film culte de Samuel Peckinpah, avec Dustin Hoffman. Un son gravé, un deal, un nom. « Sans Akhenaton, on serait encore dans notre chambre ». Après le succès de « Taxi » (600.000 copies vendues, en 1998), on pousse le groupe à enregistrer son premier album. Mais après des années d’apprentissage, il refuse. Il connaît les dangers de la précipitation. Perfectionniste, conscient de ses limites, il sait que le temps joue pour lui.

En attendant, il se lance dans de nombreuses collaborations avec Cut Killer, Passi, Freeman et participe à des bandes originales pour « Comme Un Aimant » ou « Les Rivières Pourpres ». C’est donc en septembre 2000 que Hal et Sako entrent en studio, à la Cosca. « Mille Et Un Fantômes » va enfin voir le jour. L’univers des Chiens de Paille doit autant au hip hop qu’au cinéma. Leurs morceaux sont construits comme des films, presque inconsciemment. Et génèrent une flopée d’images. De Peckinpah à Hitchcock en passant par Lynch, Hal et Sako fonctionnent aussi bien à l’oreille qu’au regard. En studio, c’est l’isolement total.

Pas de passages intempestifs, pas de communauté rassemblée. Ils veulent être seuls. En 1995, ils se surnommaient eux-mêmes La Secte. Un subtil mélange de fierté, de misanthropie et de timidité. En 2000, c’est un peu ça mais surtout la peur de se perdre dans une mer de conseils, aussi l’impression de traverser un épais brouillard. « Sur le premier album, on a fait ce qu’on pouvait, sur le deuxième, on a fait ce qu’on voulait ». La franchise. Une clé chez les Chiens de Paille. Ils ne se cherchent jamais d’excuse. Pas là pour ça. Eric, l’ingénieur du son, parlera du premier album comme d’un album dogme, façon Lars Von Trier – le cinéma, encore et toujours -, un album dogme, c’est exactement ça, sans concession, sans montage ni drop. Une ligne droite, quitte à frôler l’essoufflement. 20.000 exemplaires écoulés. Un bon début pour ce disque indépendant, sorti chez 361 Records. Pas de démesure mais une base solide. Important pour le duo.

Ils enchainent avec titres pour « Sol Invictus » et « Black Album », les deux disques d’Akhenaton. Hal, membre du pool de production Al Khemya, s’investit également dans « Electro Cypher », remise la version du H du « AKH » d’Akhenaton alors que Sako collabore avec IV My People, le label de Kool Shen. Vient le deuxième album, « Sincèrement », en 2004, avec plus de plaisir en studio, plus de passage, « un vrai hall de gare ». Hal et Sako ont appris l’art du lâchage. Cet album propose plus de variété dans les ambiances, leur rap s’est émancipé, il vole plus haut. Plus loin. Et, intercalée, la tournée, toujours en 2004, en première partie d’IAM. Un souvenir mémorable. Un public réactif. Encore beaucoup de stress au moment de monter sur les planches mais au final que du bonheur.

Sortie d’un street album en juin 2005, « Tribute », avec 24 titres, mixé par DJ Kheops, dont 15 titres inédits, avec Akhenaton, Oxmo, tout enregistré sur un huit pistes, « sans contrainte », aussi un documentaire sur le groupe en préparation.

En octobre, une tournée 361 avec Chiens de Paille, Saïd et L’Algérino. Plusieurs collaborations avec Akhenaton pour, entre autres, son street album. Des featurings divers. En attendant le troisième opus, certainement pour 2006. « Faut que ça chemine, on ne veut pas refaire la même chose que sur les deux premiers disques. Le but, c’est le renouvellement. » Lentement mais sûrement. Toujours en famille. Toujours fidèle à l’exigence des débuts.

Chiens de paille est patient. La meilleure des armes en ces temps d’éjaculation précoce et du tout-divertissement. L’avenir leur appartient.